Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 14

14

Alex m'a rappelée, tout sourire au bout du fil. Mielleux et séduisant. J’imaginais son sourcil en accent circonflexe et son sourire en coin.
« Alors, ça va mieux ?
—Mais ça va toujours très bien, Alex ! » j'ai presque l'air sincère et enjouée en disant cela: voix un peu trop criarde peut-être ?...
« —Tu ne m’en veux plus pour l’autre jour ?
—Pas trop, tu m’as énervée, mais j’ai l’habitude.
—C’est ce qui fait mon charme. Dis, je t’appelle pour savoir ce que tu fais ce soir.
—Heu… Ben, en fait... » Zut, je n'ai jamais eu le chic pour anticiper les invitations sous-jacentes et inopportunes!
« —On pourrait se voir, non ?
—C'est-à-dire… » Je m'enlise!
« —Au japonais, tu sais, celui du 6ème.
—Ce soir, j’ai déjà un truc mais plus tard peut-être. » Mon esprit pratique s'est réveillé trop tard, mon excuse sonne le bide absolu !
«— Demain ? » Alex est sur de lui..et de moi...il me connait...
« —Oui, c’est ça, demain. » : j'abdique avec un énorme soupir.
« —Bon, demain à 9h ?
—Oui, oui…
—Je te kiss fort ! » et il raccroche !

Je déteste quand il me « kiss » fort, c’est crétin et branleur. Mais moi ! Quelle idiote ! J’aurais du refuser pour demain, et même pour tous les autres soirs de ma vie ! Je me connais, je risque encore de me faire avoir et de finir chez lui, voire dans son lit (toujours mieux que son canapé…).
Surtout qu’en ce moment, je ne suis pas au mieux de ma forme. J’ai des cernes sous les yeux et j’en suis à un paquet et demi de clopes par jour. J’ai maigri un peu, ce qui serait très bien dans l’absolu, mais je perds aussi des seins, et ça c’est nettement plus embêtant.
Passablement furieuse (contre Alex et contre moi) je mordille rageusement mon stylo.
Mon collègue de bureau le remarque, lui qui ne perd jamais une occasion de détailler mes tenues vestimentaires, mon « look », comme il dit :
« Une histoire de mecs, Ju ? » (En plus il trouve beaucoup plus « fun » et « trendy » de m’appeler « Ju », à prononcer : « djiou » !)
« —Presque.
—Ah ma pauvre, fais comme moi : changes-en !
-—Je te remercie. Je n’ai pas les mêmes atouts que toi. »
Ça le fait rire, lui dont je ne peux jamais retenir les prénoms des innombrables petits copains.
Je suis allée à une soirée chez lui. J’étais à peu près la seule fille… il y avait bien là une lesbienne caricaturalement camionneuse qui me regardait en chien de faïence, mais…
Tout ce joli monde avait plus ou moins couché ensemble (mis à part moi et camion-girl bien sur).
Phil - appelons le Phil puisqu’il m’appelle Ju - est le modèle type du parfait homo viril. Pas une trace de féminin en lui, et en lisant entre les lignes on se rend bien compte que les filles… c’est vraiment histoire d’assurer la déco finale de la soirée…
Je l’aime bien mais il m’agace souvent (dieu que je suis compliquée !) . Je ne me sens aucunement une âme de fille à PD. En général, elles sont moches ou alors affligées d’un défaut majeur plus ou moins masqué qui les empêche d’avoir ne serait-ce qu’une ombre de succés auprès des hétéros. Alors faute de grives…
Du coup on les entend entonner l’habituel refrain du : « au moins, les homos, ils me comprennent, ils sont vraiment proches des filles et patati et patata ! » C’est absolument faux. Il faut les voir se moquer assez cruellement de ces filles à gay qu’ils embrassent si chaleureusement par devant.
Et puis…un homo, proche des filles ? J’ai déjà entendu Phil parler d’une « chatte » comme s’il s’agissait d’un morceau de foie de veau en décomposition. Alors… proche….
Bien entendu, en fille ouverte et intelligente (si, si !) je ne généralise absolument pas. Mais Phil arbore sa « gayttitude » musclée, épilée, bronzée, lookée viril comme un pavillon flambant neuf par trop agressif à mon goût. Peut-être pas assez cracra et déglingué pour moi…
Il faut dire que je suis particulièrement casse-pieds en ce moment. Logique, non ?
« Alors ? tu vas dîner avec lui, demain ?
—... Oui ...» J’ai soufflé ce « oui » avec l’air affligé d’une tortue qu’on aurait privée de salade.
«—Et bien ! ça a l’air réjouissant comme perspective.
—Si je décommandais ? » éclair de génie qui me remonte presque le moral, du coup mes yeux brillent d'extase (bon, j'exagère...)
« —Tu peux. Il s’en remettra.
—Probable même que ça ne lui fera ni chaud ni froid.
—Je te connais : tu ne vas pas le décommander… »
Il a raison... Mon sourire extatique redevient moue de tortue frustrée.
«—Toi, tu fais quoi, demain ? Tu ne veux pas venir, comme ça , je ne finirai pas chez lui.
—Pas question ! Tu gères ton Alex ! J’ai un super plan de prévu, moi !
—Ah ? » je me méfie de ses plans... C'est souvent orgiaque !
« —Oui. J’ai rencontré un canon samedi et il a un pote sublime, alors on se retrouve chez lui à trois et on va… »Bingo! C'est sexuel !
« —Ça va ! ça va ! Pas détails, s’il te plait !
—Tu es sure et certaine ? ça pourrait t’inspirer, va !
—Berk ! berk ! berk ! » C’est un véritable cri du cœur. Je ne suis pas spécialement coincée, mais les « trucs » sexuels un peu trop originaux, ça ne m’inspire pas !
Je suis sortie - pas longtemps - avec un garçon encore plus déglingué et prise de tête qu’Alex. J’étais la seule à le trouver sexy. Mes copines le trouvaient malsain. Elles n’avaient pas tort. Dans ma grande naïveté bébête, je lui voyais des airs romantiques et secrets. Bien mal m’en a pris. Il reluquait les seins d’Alice et révait de séances « spéciales » à plusieurs. J’ai également appris que c’était un adepte des clubs échangistes où il aimait regarder les copulations diverses et variées (et certainement peu ragoutantes). Je le cite : « l’odeur du cul est enivrante ! »
Moi qui n’apprécie que les rapports à deux, nus, dans un lit bien confortable, j’étais mal lottie.
Il aurait certainement préféré sortir avec une actrice porno trash (très tendance pour les pervers intellos à deux roubles) ou encore avec une fille torturée, semi-folle nympho.
Je suis une jeune fille sage et rangée : ça ne pouvait coller.
Ainsi, la vision de Phil en homme sandwich (faisant la tranche de jambon, je suppose) ne m’émeut pas vraiment. Du moins , pas dans le bon sens...
«—Allez, tu ne veux pas que je te raconte mes expériences les plus inavouables ?
—Non merci, c’est bientôt la pause déjeuner !
—Justement, ça te mettrait en appétit, ma Ju…
—Phil !!
—Toute une éducation à refaire, Ju, toute une éducation… »
Il pousse un soupir faussement triste et éclate de rire.
On ne se refait pas. Mon corps, c'est moi ! Il ne peut être prêté à n’importe qui.
Le corps, c’est un écrin, le seul et unique qui ne coûte pas grand-chose. Le plus beau cadeau quand on le veut… et qu’on n’a pas trop picolé…

Moi, je veux l’homme charmant, qui me prendra, certes, comme un sauvage, mais que je regarderai, caresserai avec émotion. Surtout maintenant…
Je suis une fille, une vraie… romantique, romanesque, sensuelle et bête…
L’esprit vient aux filles quand elles ne se masturbent plus le cerveau, c'est-à-dire rarement.
Mais comme l’esprit vient aux hommes quand ils daignent réfléchir (autant dire jamais !), ça fait, somme toute, un assez bon équilibre.
« Bonjour tout le monde !
—Salut Laurence, ça va ?
—Pas mal, Phil. Et toi Juliette ?
—Hmmm » Je n'arrive plus à articuler un seul mot tellement je suis accablée par ma propre lâcheté: j'ai accepté de revoir Alex !
« —Ju a de petites peines de cul, heu, de cœur.
—Oh, ça va ! Occupe-toi de tes étalons à deux têtes !
—à deux queues, ma chérie, à deux queues !... »
Mon regard se fait noir, ce qui n’effraie pas du tout Phil.
Il sort quand même du bureau.
Je reste donc seule avec Laurence, une artiste dont la boîte s’occupe trop peu. N’hésitons pas à la qualifier d’artiste. Elle en a le génie créateur, l’involontaire égoïsme narcissique, la curiosité et la peur instinctive de toute norme. Elle s’enferme continuellement dans sa bulle. C’est dans son ventre, enraciné depuis toujours. Elle ne peut être qu’« artiste » : vraie, heureusement malheureuse, sereinement angoissée. Une personne hors du monde et qui exporte ce monde ailleurs…Je n’arriverai jamais à la décrire avec assez de finesse et d’exactitude… créateurs… créatrices… J’envie parfois leur capacité à ressentir plus durement, plus douloureusement les aléas du destin. Ça doit être pénible et fragilisant, mais cela ne m’aiderait-il pas en ce moment ?... Alors que je vis dans une grisaille démoralisante, dans l’attente de ma mort : créer, créer… édifier quelque chose avant de m’évanouir. Ce n’est pas possible, alors tant pis.
Laurence m’observe avec un demi-sourire lointain. Elle est physiquement assez banale. Je suppose que c’est pour cela que les dieux du marketing et de la production ne se penchent pas vraiment sur son berceau : pas assez « typée », pas assez de seins, pas assez lookée, que sais-je encore… Peut-être trop de talent, tout simplement…
J’aime sa musique. C’est un envoûtement : pas vraiment de mélodie, ni de style, juste l’impression de tomber au fond d’un ravin, le corps couvert d’écorchures. Un mélange de pierres qui implosent violemment et de lave qui coule. Elle est organique, elle joue de sa voix comme d’un instrument, ce n’est pas, bêtement, une chanteuse : elle joue et elle se promène. D’ailleurs, elle ne sait pas réellement chanter juste, son souffle ne se pose pas de manière assez technique. Et qu’est-ce qu’on s’en tape !
J’aime sa musique comme j’aime celle de Tom Waits. Evidemment, sa voix ne me pousse pas dans les mêmes états… masturbatoires…
« Des peines de cœur, Juliette ?
—Non, pas du tout, c’est encore Alex qui me relance.
—Alex ?! Pourtant, tu m’avais dit que c’était fini. En plus, tu n’en parles jamais de manière très positive. A t’écouter, on dirait qu’il n’a aucune qualité.
—Oui, c’est vrai… Il m’énerve, mais j’ai du mal à lui dire non. Il m’attire un peu, il est devenu une vieille habitude… »
Laurence éclate de rire.
« —Rien ne vaut un bon plat réchauffé, en quelque sorte.
—Mouais…J’aimerais bien manger autre chose qu’un vieux ragoût !
—Un bon gros steak tartare, alors ? ça changerait !
—Ah non ! Beurk ! Je ne donne pas dans la bidoche mal dégrossie !
—Allez, essaie un gentil sportif, pour une fois ! » dit-elle en riant avec grâce.
Je visionne une série d’athlètes aux sourires rayonnants. Des garçons sains qui se lèvent tôt pour faire un footing. J’en ai la nausée…Horreur !
«—Heu, sans façon. De toute manière, je suis certaine que tu n’as pas de ces articles-là en magasin.
—Exact ! Bon, je passais juste te prévenir que j’aurai fini la maquette de l’album dans deux semaines.
—Déjà ?!
—Oui, oui... j’ai été... spécialement inspirée ces temps-ci…
—Ah ? Amoureuse ?
—Non… larguée… »
Elle s’en va. Je ne sais pas si son copain l’a quittée (je ne connais rien de sa vie privée) ou si elle a simplement voulu dire qu’elle se sentait « larguée », dans un état de spleen. La connaissant un peu, je penche pour la deuxième hypothèse.
C’est une grande solitaire qui se soigne. Elle sculpte son angoisse, sa tristesse nerveuse… Elle en fait de très belles choses…
Et moi ?...
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