Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

lundi 9 mai 2011

"Portrait de créature", chapitre 2-8


Portrait de créature – Chapitre 2

8

- Tu crois ?

- Ben oui, tu sais : le fait de ne pas vraiment venir du coin, de n’avoir aucune attache, aucune famille et de repartir, comme ça, sans rien dire…Et puis les yeux verts, je crois qu’il y en a pas mal chez les tziganes…En tout cas ils ont un regard plutôt particulier en général.

- Oui, ce serait bien possible … » Son explication n’éclaircit pas encore toutes les zones d’ombre de cette histoire, mais je vais m’en contenter, pour le moment…De toute façon, elle ne peut pas être au courant de grand chose. Elle a raison…le but de ma promenade de ce matin : aller voir le « curé du Lieu ».

Je la laisse retourner à ses plantations sans lendemains après un rapide au revoir, accompagné d’un pauvre sourire de noyé.

Descendre au village nécessite de traverser la forêt du « Lieu ». En fait c’est la forêt des «Êtres», m’ont expliqué Victor et Arsène hier soir. On l’appelle ainsi depuis plusieurs centaines d’années. Les « Êtres » sont le petit peuple, les habitants des eaux, des arbres, et autres fées et lutins…Apparemment, Cette forêt a été leur lieu de
prédilection…

« Mais maintenant il ne doit pas y en avoir beaucoup » a lancé Arsène, ce qui a fait rire toute la famille, excepté Lucien (il fallait s’y attendre !)qui m’a alors regardé avec, une fois de plus, cette expression incompréhensiblement triste et apitoyée…Et une fois de
plus, ça m’a énervé…

les « Êtres »…Je songe en traversant la forêt à ce que m’a chuchoté Célestia, hier, dans le train… « Nous ne voulons pas de vous…Les Etres ne doivent pas y retourner…» Je n’avais pas compris sur le coup…

La forêt est sublime…Le chemin, étroit, serpente entre de grands arbres, véritablement gigantesques, aux longues branches sinueuses. Je me sens chez moi, environné par mille et un bruits célestes et qui me sont familiers. Je n’ai pourtant jamais vécu à la campagne, mais j’ai tout de même l’impression de retrouver quelque chose, ou plutôt…quelqu’un, un vieil ami qui ne m’aurait jamais quitté.Comme rien ne presse, je marche lentement, me promenant parmi ces grands arbres, ces grandes feuilles. Mon pas se fait de plus en plus lent …de plus en plus aérien…Je vois tout autour de moi la

moindre fleur, la moindre brindille, le moindre animal. Je peux dire qu’un sanglier est passé à gauche il y a peu de temps, qu’un geai prendra son envol dans l’arbre voisin, qu’une chouette s’éveillera ce soir dans le creux de cet arbre…Mes pas sont de plus en plus léger…En fait, je ne vois rien autour de moi…Ce que je vois, je le vois, je le sens en moi…Je suis la forêt…Je n’ai plus de vêtements, ou alors ils n’ont plus d’importance…Je ne suis plus un homme ou une femme…Je suis quelqu’un ou quelque chose de plus important, de différent et en même temps de beaucoup plus simple…

Je me sens comme drogué…Mais je sais qu’aucune drogue humaine ne peut provoquer cet état… Je suis conscient de tout…mais d’une autre conscience que la mienne…Un couple de chevreuils traverse le chemin, le mâle s’arrête devant moi et ne bouge pas…Rien d’étonnant, je vous le dis :je suis la forêt…Je caresse son pelage tendre d’une main inexistante…Ce geste est un salut…une bénédiction, le chevreuil n’attendait que cela pour reprendre sa course…Il part annoncer à ses congénères que je suis de retour…que les Êtres ne peuvent pas disparaître et les abandonner…oui, je suis de retour…Mes pas sont toujours légers…d’ailleurs, je n’ai plus de jambes, je n’ai plus de bras…J’ai les pattes de tous les animaux et les branches de tous les arbres…J’ai l'œil vert du vert de toutes les plantes des Etres…Un hérisson me salue…son ancêtre m’a salué il y a bien longtemps…Une fleur matinale pousse un chant exalté, libérant son

parfum…Les Hommes ne peuvent entendre ce chant, plus magnifique encore que celui des oiseaux…J’entends les chants de tous, des arbres familiers, des serpents d’eau, des salamandres de terre, des oiseaux de jour et de nuit, des animaux sauvages et

j’entends : « Whenilia, Whenilia, Whenilia, Whenilia… » Et je m’en rassasie avec ravissement, et la forêt ne cesse de répéter en moi : «whenilia, whenilia, whenilia»…Ce n’est pas un prénom, ce n’est pas un nom, c’est un mot familier…une sensation familière…

« Oui je suis de retour… » Je suis toujours sur le chemin…j’arrive au bout…à la lisière de la forêt…Je dois vraiment aller au village…Pourtant c’est dans la forêt qu’il me faudrait rester…Mais il faut quand même que j’aille au village…j’entends de plus en plus fort « whenilia, whenilia… »
J’avance tout de même et quitte la forêt et… Mais qu’est ce qui m’a pris moi !!!J’ai complètement disjoncté ou quoi ?!!!! Je n’ai
pourtant rien pris et ce n’est pas à Lelieu qu’on doit trouver les substances sympathiquement hallucinogènes de « Chez Fred », enfin de la drogue, quoi…Dans le train, dans la forêt…Si ça continue, ce n’est pas Lucien qui va être bon pour l’asile mais moi !! En même temps, j’ai l’impression d’avoir été tout à fait lucide. Vraiment bizarre…C’était comme un enchantement (je n’ai pas trouvé d’autre mot) sauf que je le maîtrisais parfaitement.
Mais je suis en nage et pas vraiment dans mon assiette. Je m’adosse à un arbre pour reprendre mes esprits. Je ferme les yeux pour me reposer deux minutes. Une branche craque, des pas…
Je me retourne et je tombe sur…Lucien…
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