Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

lundi 9 mai 2011

"Portrait de créature", chapitre 1-4

Portrait de créature – Chapitre 1 


4


- Dodore ! lui répond sa digne épouse (il a un drôle de nom le vieux. Sûrement un
diminutif de Théodore). Enfin, du moment que vous buvez pas avec de la
«criature » ! » me lance la vieille Célestia avec une moue réprobatrice. Je suppose
que pour elle la « criature », ou plutôt la créature, c’est toute femme jeune, trop
court vêtue et trop maquillée.
J’éclate de rire. « Dodore » fait de même et Célestia, d’abord boudeuse se déride
enfin (enfin, façon de parler vu l’âge !)
Le train continue à rouler et l’aube se pointe. Je pourrai l’écrire de façon plus littéraire,
genre « et les premières lueurs fébriles de l’aube caressent langoureusement la terre »,
mais ce n’est pas mon style. Et puis, l’aube qui se pointe, ça fait vieille copine qui
débarque un matin. Je préfère…
Tout de même, la campagne est bien jolie, à peine éclairée. Nous traversons des bois et
des champs un peu sauvages, avec des nuances féeriques. Je fixe rêveusement un
troupeau de vaches dans un champ. (Et bien quoi ! C’est joli aussi !)
« C’est beau, non ! » ça c’est « Dodore » qui a suivi mon regard.
« C’est magnifique !
- Oh vous savez, reprend Célestia, chez nous c’est encore plus beau. Avec la mer, la
montagne et la forêt, on a un sacré mélange, hein Dodore ! Y a que les bêtes qui nous
dérangent un peu. La semaine dernière, j’ai trois poules qui ont passé. Et le bestiau qui
les a eu, Dodore a toujours pas réussi à l’avoir. Pour peu que ce soit un loup !
- Dis pas donc des bêtises, y a plus de loups, c’est qu’un bête renard. Et les mauvaises
bêtes nous dérangent bien moins qu’avant ! »
« Dodore » s’arrête brusquement de parler. Il prend un air coupable et regarde sa vieille
épouse qui fronce les sourcils d’un air mécontent. Un silence gêné s’installe. Je me
demande pourquoi…
« Avant quoi, monsieur ?" dis-je pour briser le silence.
Il ne me répond pas, les yeux baissés. Célestia tord nerveusement sa serviette. Elle me
regarde, elle. Mais son regard semble me demander de me mêler de mes affaires. Je
remarque également, un peu surpris, qu’elle s’est raidie, comme effrayée.
Dans le fond du wagon, la silhouette allongée se retourne en soupirant…
Je ne comprends rien.
Dodore articule enfin avec peine, le regard toujours baissé :
« Oh avant ? Et bien, avant, avant la guerre, dame ! ».
Je songe alors qu’ils ont peut-être perdu des proches et ne répond pas. Célestia a l’air
soulagé.
Je jurerai que l’explication de son époux, pourtant plausible, n’est pas la bonne. Mais
bon, le sujet ne m’intéresse pas vraiment.
Je passe à autre chose.
« Vous savez, je ne connais pas bien la France, j’ai toujours vécu à Paris. Ou en
Amérique.
- En Amérique ! » s’exclament mes deux compagnons de voyage. Je viendrais de
la lune ou de Mars qu’ils n’auraient pas l’air plus ébahi.
« Ça fait bien loin… reprend Célestia.
- Y’a vraiment des peaux-rouges comme ils disent ?
- Oui, mais ils ne sont pas vraiment comme au cinéma, vous savez.
- Oh, moi, ils me feraient bien peur, frissonne Célestia, c’est pas des comme nous !
- Et vous vivez à Paris maintenant ? me demande son mari.
- Oui, je m’y plais assez.
- Vous y faites quoi ?
- Je suis journaliste
- Mazette, ça doit être intéressant ! Hein Célestia
- Pour sur ! Et qu’est-ce qu’un grand jeune homme comme vous vient faire en bas
?
- Je vais à Lelieu.
- Au « Lieu » ! » Ils ont presque crié…
« Oui. Dis-je, un peu surpris
- C’est pas vraiment ce qu’il vous faudrait ! (et que me faudrait-il donc à leurs yeux
?! Deauville ? Cannes ?)
- Ah ?

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