Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

lundi 9 mai 2011

"Portrait de créature", chapitre 1-1


Portrait de créature – Chapitre 1        
                     
 1

Le 17 juin 1947,
Cela fait maintenant quatre heures que je suis dans le train. Encore une
correspondance, cinq heures, quelques kilomètres et je découvrirai ma véritable famille.
Je suis né en 1918, une bonne année en somme, et j’ai été adopté en 1919. Mais je ne
l’ai vraiment découvert qu’à la mort de mes parents adoptifs, il y a un an.
Il aura fallu un notaire et un testament pour que je découvre enfin ce qui ne m’avait
jamais vraiment été caché.
En attendant, j’ai pris le train à Paris il y a quatre heures pour rencontrer cette « véritable
famille ». J’ai un peu l’impression de m’aventurer dans des eaux inconnues où je ne
saurai pas bien flotter. Il y a quelque chose qui m’intrigue, mais quoi ?
Mes parents étaient juifs, riches et n'avaient pas connu les atrocités de la guerre . Pour
en arriver à ce fantastique résultat, il aura fallu toute l’intelligence de mon père qui nous
a emmené vivre à New York dès 1938, moi, ma mère et tout son argent.
J’ai vécu le débarquement comme reporter puis toutes les années de reconstruction en
étant directeur de presse d’un des magazines familiaux. J’entends par là, bien sur, qu’ils
appartenaient à la famille. Je suis donc un fils gâté, heureux, assez intelligent, plutôt
séduisant et j’en profite pas mal, mais tout cela n’a rien d’exceptionnel.
Je me suis énormément plu à New York. William et les autres m’enviaient pas mal, mais
ça a toujours été le cas autour de moi. William est un ami. J’ai cependant l’impression
que mon fric et mes vêtements (qui doivent représenter toute une année de salaire pour
lui) l’énervent un peu.
En tout cas, jamais personne n’a pu contester mes réelles compétences journalistiques.
J’aime ce travail et il me le rend bien.Que j’aie eu à me battre moins que d’autres grâce
à mes parents ne change pas grand chose.
J'ai toujours deviné, ou du moins senti, que je n'étais pas vraiment leur fils.
Tout d’abord, ils étaient déjà âgés quand je suis né, ils étaient tous deux petits, ronds et
noirauds. Ma mère s’est toujours- et mal -habillé avec tout ce que la haute couture avait
de plus cher et de plus affreux. Mon père avait un très long nez pointu, de travers et un
strabisme convergeant très attendrissant pour qui l’aimait(c’est à dire nous !).
Et moi ?Moi, je suis grand, brun, athlétique, avec un sourire tout ce qu’il y a de plus
hollywoodien, un nez droit, une peau légèrement mate et des cheveux ondulés.
Un beau portrait d’abruti tout compte fait et je n’aurai pas l’hypocrisie de dire que j’ai
toujours agi intelligemment. Mais il y’a ce regard…
C’est ce regard qui me différencie de mes parents… et des autres…
D’un point de vue purement technique et descriptif, j’ai les yeux en amande, assez
grands, avec de longs cils très noirs, d’une couleur assez particulière, entre le vert
émeraude et le vert d’eau, tout dépend de la lumière et des saisons.
D’un point de vue subjectif, c’est un regard minéral, parfois froidement hypnotique et
intense, gênant et qui ne reflète pas ma personnalité. Je ne suis qu’un garçon comme
les autres, juste plus riche, mais mon propre regard m’effraie.
Il y’a des matins où je ne peux me regarder dans la glace sans qu’un frisson me
parcoure la nuque. Je vois ces yeux, mes propres yeux, qui me fixent comme si c’était
quelqu’un d’autre que moi de l’autre côté de la glace. Intérieurement, quand je me lève
le matin, je me sens soit fatigué, soit en colère, ou bien joyeux, ou encore barbouillé par
une nuit de java (accompagnée d’une bonne gueule de bois) mais ce n’est pas ce que
j'aperçois dans la glace.
Ces yeux verts, les miens, du moins je crois, me scrutent et semblent me happer, me
dévorer de façon compulsive avec cet ordre gravé dans le fond de la pupille : « Aime-moi
!Aime-moi ! »
Bref, ce regard est parfois un atout pour me faire obéir, mais il a souvent inquiété les
gens au premier abord. Et puis, avec un bon sourire, une bonne blague et quelques
dollars pour payer une tournée générale, il est vite oublié.
Mais je voyais bien qu’il ne me venait ni de mon père ni de ma mère. Vais-je découvrir
que mes véritables parents sont des charmeurs de serpents ? Des parents de ce sacré
Raspoutine (c’est tout ce que je peux trouver comme référence en matière de regard
hypnotique, mais le nombre de mes conquêtes féminines est nettement inférieur, et de
loin !) ?
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