Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

vendredi 3 juin 2011

"Ma double vie"

Non très cher lecteur, je ne parlerai pas de ma "passionnante" vie dans ce post, je n'en ai déjà qu'une et c'est bien assez comme ça. La "double vie" dont il sera question ici, c'est celle de la grande tragédienne du 19ème siècle, la Madonna de l'époque (niveau starisation) : Sarah Bernhardt (dont j'écorche régulièrement l'orthographe patronymique)!
Sarah Bernhardt à ses débuts par Nadar

 Je vous ai déjà parlé dans un post précédent ("la reine Bertière") de mon goût pour les mémoires et autres témoignages de personnages historiques. J'aimerais vous le faire partager. Ceci dit, je reconnais que certains de nos aïeux n'avaient pas forcément une écriture très accessible ou bien que certains textes étant particulièrement anciens, il faut un peu de pratique pour s'immerger dedans et en apprécier l'esprit. Je vous conseillerai donc de faire un premier pas dans la lecture de mémoires en lisant celles de Sarah Bernhardt, qu'elle a si justement intitulées "ma double vie". Si justement? peut-être pas... Car ce n'est pas deux, ni même trois vies qu'à vécues la "Grande Sarah", mais bien une dizaine! Nous ne pouvons qu'imaginer actuellement l'adulation du public pour cette femme si particulière. J'ai pris comme exemple Madonna, et je crois (si on met de côté l'aspect "actrice") que la comparaison n'est pas trop forte. Sarah a été très célèbre dans le monde entier, a fait de triomphales tournées jusqu'aux USA, fut idolâtrée par les plus grands, était une femme d'affaires hors pair, a su cultiver son image d'une manière avant-gardiste et a été l'une des-si ce n'est la-vedettes les mieux payées de l'époque. N'étant pas tout à fait partie de rien (une mère courtisane plutôt argentée) elle a fait cependant un parcours de vie comme il n'en existe que deux ou trois par siècle dans le monde artistique.
Sarah Bernhardt (affiche de "Médée"par Mucha)

Bon, c'est bien beau de faire l'article comme ça, mais Sarah n'en a pas besoin. Si je vous conseille ses mémoires c'est que, contrairement à bien des mémoires y compris contemporaines, son style est indescriptible et captivant. Elle les a écrites elle-même et a toujours refusé, de son vivant, que d'autres les écrivent, on comprend pourquoi! L'originalité de ce qu'a du être cette femme, sans doute difficile à vivre au quotidien mais qui fascinait tout le monde, cette originalité transpire à travers tout son texte. Son écriture est drôle, acérée, truffée de "coups de théâtres", avec un don pour rendre vivants les descriptions et les dialogues. Son style est extrêmement vif, et son talent est tel qu'elle se présente, avec beaucoup d'humour, sous des traits parfois peu avenants mais qu'elle rend attachants d'un coup de plume très moderne. Car c'est un des rares auteurs du 19ème siècle dont le style ne soit justement pas 19ème! J'aime beaucoup la littérature de ce siècle, mais je reconnais que certaines longueurs typiques m'endorment plutôt qu'elles ne me font rêver. Ce n'est pas le cas de la "double vie" de Sarah, qui ravigote sec! On n'évite pas, bien entendu, quelques tournures comme "brave homme" ou "brave fille" (pas péjoratives à l'époque) mais l'ensemble n'est que modernisme, talent et humour.
Son jeu théâtral, caractéristique de cette époque et donc grandiloquent et ampoulé, nous paraîtrait maintenant ridicule, mais le génie de cette femme reste indéniable et ce génie là, elle sait le transmettre dans ses mémoires. Elle le fait d'ailleurs quasi involontairement. On sent qu'elle a conscience de son originalité mais que cette personnalité différente des autres lui est naturelle:Sarah Bernhardt n'aurait pas pu être quelqu'un d'autre que Sarah Bernhardt, sinon elle serait devenue folle. On n'est d'ailleurs jamais très loin de la folie concernant une femme qui achète lions, singes, panthères et caméléons, non pas par snobisme mais simplement parce qu'elle en a envie, comme un petit enfant. Mais cette folie là est foncièrement attachante. Sarah nous est supérieure mais ne nous prend jamais de haut.
Autre avantage, concernant des mémoires, c'est que l'introduction d'éléments et de personnages historiques ne se fait pas dans un étalage-catalogue indigeste et morne, les faits et les "people" de l'époque apparaissent naturellement, comme si Sarah nous disait : "tiens! il y a untel qui est là, je vais te le présenter!" L’Histoire vient  donc se glisser dans notre esprit sur le mode de l'intime et de la-brillante-conversation. Ce qui m'émeut particulièrement dans ses mémoires (mais c'est le cas de nombreuses mémoires), c'est l'humanité profonde et moderne de cette femme. On a tendance a oublier que, sous les costumes d'époque figés par les peintures et les portraits, se cachent des êtres proches de nous. Les mémoires permettent de juger combien quelqu'un, parfois mort depuis des siècles, a pu nous ressembler et penser comme nous... Avec quelques différences bien sûr!
J'ai donc dévoré et re-dévoré  la "double vie" de Sarah. J'aurais juste un reproche à lui faire... Ben oui, Sarah! C'était bien joli de nous faire des mémoires aussi géniales, mais elle est où la deuxième partie? (Sarah Bernhardt a vécu jusqu'en 1923, mais ses mémoires s'arrêtent vers 1880-90)


"Ma double vie" Sarah Bernhardt ( Phébus-libretto, poche)
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