Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 9-10

9

A peine rentrée chez moi, j’appelle Alice et lui raconte tout. Elle rit.
« Ma Juliette, ne t’inquiète pas, je ne trouve pas Alex très…intéressant. Je me moque bien de savoir qu’il me prend pour une pouffe. Ce n’est pas le nombril de la planète. Allez, dors tranquille et…Zen…
—Ok Alice, tu es trop mignonne. On se voit cette semaine ?
—Il ne manquerait plus que ça , qu’on ne se voit pas cette semaine ! Tu ne vas pas te débarrasser de moi, ma petite vieille. Seulement, fini les plans foireux avec ce genre de mecs !
—Oui maman ! »
Je raccroche, contente et calmée. Merci Alice !
Tiens : deux messages sur mon répondeur ?!
Bip. Message 1 :
« Juliette ? Juliette, tu es là ? » (ben non ! sinon je répondrai… quoique…) « C’est maman. Je m’inquiète, je n’ai pas de nouvelles, et tes malaises ? Est-ce que… » je coupe et efface le message.
Non, pas encore… pas encore… Je ne veux pas déjà n’être plus qu’une petite fille mourante à ses yeux. Il faudra que je parle à mes parents… pas encore…Une boule dans la gorge…
Bip, bip, message 2 :
« Salut, c’est Chloé, j’appelais pour avoir des news. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues. J’ai du temps cette semaine, ça serait bien de se faire un truc. Je t’embrasse fort, rappelle moi. »
Ce n’est pas tellement plus réjouissant, mais… autant me débarrasser vite fait de la « presque belle » Chloé (j’expliquerai pourquoi on l’appelle ainsi).
Je l’aime bien, mais quant à lui parler de la mort…




 10

Chloé vient prendre le thé chez moi. Je vais encore faire une séance de psychothérapie analytique…
Pourtant, Chloé ne monologue pas, elle ne s’épanche même pas particulièrement sur elle-même. Mais quelque chose dans son maintien, son regard - au demeurant sublimissime - indique qu’il n’y a guère de place en elle pour autrui. Elle n’est pas vraiment narcissique ou égocentrique. Elle est retranchée en elle. Ses multiples névroses, qu’elle gère tant bien que mal, font qu’elle tourbillonne sur son axe mental, comme un cyclone.
On sonne à la porte. C’est elle. J’ouvre. Dieu qu’elle est belle !
Elle se trouve, bien entendu, repoussante, ou, plus exactement comme elle le dit si bien : « presque belle ».
« Je ne suis pas belle, Juliette, Je sais que je ne suis pas laide mais plutôt presque belle. C’est pire que d’être laide car on ne remarque que les défauts, autant d’horreurs et d’excroissances sur mon corps, mon visage. Je suis grosse de là, de là et d’ici. Trop petite. J’ai une bosse sur le nez. Je suis laide ! Laide ! Non… repoussante… Je pourrais être très belle et ce conditionnel me rend pire que laide… »
Il n’y a rien à faire, rien à dire. On appelle ça de la dysmorphophobie. Chloé est la seule à se voir des défauts. Elle est réellement belle. Quelque chose d’Ava Gardner avec des yeux étonnants, lumineux et flous (ok, elle est myope !) d’un vert de jade profond et changeant.
Très brune, une chevelure soyeuse et ondulée. Elle est grande, 1,72m environ. Mince, une belle poitrine. La peau lisse et pâle. De jolies lèvres finement dessinées. Un maintien de princesse et une voix en demi-teinte, timide mais qu’on entend pourtant bien. Elle dégage quelque chose de mystérieux, symboliste et romanesque. Mais Chloé est complexée, névrotiquement complexée. Rien à voir avec les petits complexes qui nous minent toutes plus ou moins.
Chez elle, cela prend d’inquiétantes proportions. Les jours, voire les semaines, où elle se trouve repoussante (à savoir quand elle estime avoir 4 kgs en trop par rapport à son poids idéal, ou
plutôt…idéalisé…) elle n’ose pas sortir, ni regarder les gens, elle a peur qu’on la voit. Si, par malheur, un homme la regarde, elle se persuade que c’est à cause de sa grosseur et de sa dysmorphie. Chloé n’est jamais grosse. Simplement, son idéal de minceur est morbidement squelettique : 1,80m et 50 kgs. Ce qui est spécialement moche et malsain. J’ai beau lui expliquer en long, large, diagonale et à reculons qu’elle est belle et plus que belle, elle trouve que « sa » beauté devrait être éthérée, asexuée, compagne de la mort…
Je ne sais d’où lui viennent ces obsessions…malaise…
Je lui ai préparé un thé de Noël, fruité et parfumé. Je n’ai pas acheté de gâteaux. Je sais qu’ils partiraient aux toilettes…
Chloé fume très exactement 1 paquet par jour, pas question d’arrêter : « 20 cigarettes, c’est 400 kcalories en moins ! »
Lorsqu’elle fait ses courses, elle ne calcule pas en euros mais en kcalories… Tout du moins pour les aliments qu’elle est sensée « garder »…
Ceux qu’elle va rendre, vomir, gerber dans toutes les toilettes de France, de Navarre et d’ailleurs, ces aliments-là peuvent et même doivent être hypercaloriques, sucrés, gras, proches de la petite enfance…
Ils doivent être facile à déverser dans les chiottes. A savoir, m’a-t-elle expliqué le plus calmement du monde : passer facilement de l’estomac à la bouche.
« Le mieux, c’est la crème glacée, deux doigts dans la gorge et c’est parti. Les pains au chocolat et le Nutella, ça ne part pas, ça s’accroche ! Pour le salé, tout ce qui est taboulé, couscous, riz, ça se vomit aussi en deux temps, trois mouvements. De toute façon, avec du lait ou n’importe quel produit laitier onctueux, tout se vomit à merveille. Moi, je trempe toujours les gâteaux secs dans le lait chaud, c’est comme prédigéré. »
Pas très ragoûtant tout ça, c’est son quotidien : un enfer !
Si avec ces bons conseils je reste une petite fille bien équilibrée qui « garde » sagement ce qu’elle mange, c’est que je le veux bien !
Pour ne pas avoir de pertes en minéraux, vitamines et autres oligo-éléments, elle se rue évidemment sur tous les compléments alimentaires possibles et inimaginables qu’elle est même capable de faire venir de Suisse ou de Belgique. Elle dispose de tout un petit assortiment quotidien de gélules, pilules et gouttes multicolores. Ça préserve sa peau, ses cheveux, un peu de santé… une apparence…
Pour éviter le déchaussement dentaire « consécutif aux vomissements répétés », elle se lave les dents avec un mélange de bicarbonate de soude et d’eau oxygénée. Ça fonctionne miraculeusement bien… Elle a même un sourire hollywoodien… mais c’est de l’esclavage !
Et moi, quand je pose mes fesses sur la lunette de ses toilettes, ça m’écoeure de penser que ça a vu passer une multitude de vomis !
Le thé est chaud, sucré. J’aurais bien mangé quelques biscuits…Je les aurais gardés soigneusement au chaud, moi…

Chloé me demande comment je vais, ce que je deviens, etc… Avec son éternel sourire lointain qui ne donne pas envie de se confier.
« Je vais bien, le boulot, bla bla bla… Alex, bla bla bla…Mes parents, bla bla bla… »Je ne sais même pas si ce que je déblatère est dit avec un ton suffisamment intéressant. Je me sens comme une gamine attardée qui récite laborieusement la table de 2.
Pourquoi je perds mon temps, moi ?
Je l’aime bien… c’est vrai…
Avec ses airs inaccessibles, elle a l’art de s’attacher les gens, sans s’en rendre compte. Les mecs tombent même très souvent amoureux d’elle. Elle doit les fasciner comme un serpent…
Mais par un curieux phénomène d’acte manqué, de désir qu’elle ne veut surtout pas voir se réaliser, Chloé s’accroche uniquement aux histoires impossibles, aux hommes qui ne l’aiment pas quant elle rejette ceux qui l’aiment. Pour peu qu’elle réussisse à s’attirer, tant bien que mal et en toute souffrance, l’amour de celui qu’elle pourchassait et bien… elle n’en veut plus… comme d’un jouet trop ardemment désiré qui se révèlerait décevant à l’usage.
La psychiatrie a encore de beaux jours devant elle !
Ça me rappelle que je pourrais bénéficier d’une aide psychologique, moi…
Mais je me sens bien moins désaxée que l’autre, tiens !
Pourquoi me rendre disponible pour elle quand je vais mourir ?!
C’est sans doute l’état de choc…
Et je perds le temps. Spécialement avec la belle brune aux yeux flous…
Elle m’énerve…
« Chloé
—Oui ?
—J’aimerais que tu t’en ailles.
—…
-—Je suis malade, plus qu’un an à vivre.
— Non…
-—Si, alors, pas envie de t’écouter, de te voir. Tes obsessions à la con, c’est pour un autre jour, au cimetière ! »
Chloé ne répond pas, me regarde, estomaquée. Son regard vert encore plus fiévreux que d'habitude... Elle se lève, enfile son manteau comme un automate et part en claquant la porte…de frayeur…
Mes malheurs lui font peur, sale égoïste va !
C’est de la faiblesse humaine et ça me dégoûte.
*
Je ne me sens pas bien : le thé ne passe pas… Je vais aux toilettes.
Assise sur la lunette, je pleure. Ce sont même de gros sanglots étouffés comme au cinoche.
Je n’aurais jamais cru pouvoir pleurer comme ça…à m’en étouffer.
Je suis aux chiottes et je chiale comme pas possible…il n’y a pas de mots.
J’en ai mal à la gorge mais ça me fait du bien.
Pleurer aux toilettes, c’est toucher le fond.
Pleurer dans l’urine, la saleté quotidienne qu’on déverse.
Se sentir enfermée dans 5m² puants : quasiment un cercueil. Je m’y suis emprisonnée et, bizarrement, je peux enfin m’exprimer. C’est ça la mort ?
C’est ça un cercueil ? Mais je suis bien vivante, j’ai envie d’uriner le thé que j’ai bu.
Moi, je n’ai pas la tête dans la cuvette, j’ai la tête à hauteur du rouleau de papier toilettes, c’est nettement moins glauque.
Je pisse donc en pleurant : je me vide par le haut et par le bas. Que d’eau, que d’eau…
Arrive le moment où j’ai les yeux gonflés, la voix rauque et plus une goutte dans la vessie.
Je suis vidée… crevée… J’ai envie de dormir et ça va moins mal.
Je mettrai un crucifix dans mes toilettes. Ou bien je demanderai à ma grand-mère de me prêter son curé perso pour bénir la cuvette.
Ça me donnera l’avant goût du cercueil qui m’habillera.
Il faut s’habituer à tout…
Je me couche.
Ça m’étonnerait bien que Chloé me rappelle…
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