Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 4

4

Je vais chez ma grand-mère. J’ai failli y aller l’autre jour. C’était un signe…
Ma grand-mère : poème incongru, surréaliste. On n’ose y croire et pourtant…elle est bien réelle !
Elle énerve maman. Elle me fait rire. J’imagine que si j’avais été sa fille, élevée tant bien que mal par cette éternelle jeune fille étourdie, elle m’aurait également été insupportable.
De loin, ponctuellement, elle est plutôt amusante.
C’est une caricature. Une vieille aristo qui n’a jamais eu de problèmes financiers car elle n’a jamais eu d’argent. Il ne faut pas lui prêter un centime : elle ne le rendra pas… Elle n’est pas avare, simplement, elle oublie… Et puis, par un vieux réflexe narcissique propre aux vrais nobles, ceux qui disjonctent le plus : lui rendre service, c’est un privilège qu’elle accorde…
Elle a un sens théorique superlativement abstrait de la « bonne tenue d’une maison ». Dans les faits, elle a une notion très approximative du ménage, compensée par de bonnes idées de camouflage (« la poussière, sous les tapis. Derrière les meubles, nul besoin de nettoyer, ça ne se voit pas! »)
Tous ses meubles sont des antiquités bancales, sauvées des huissiers par diverses magouilles à la limite de la légalité. Ils sont entassés dans les pièces, bien loin de l’exposition artistique qu’ils mériteraient.
Les tissus, les rideaux sont « d’époque », ce qui, à son avis, leur confère une valeur et une beauté indétrônables. En fait, c’est un prétexte pour ne pas les changer car ils puent le moisi et sont complètement miteux, voire troués. Les papiers peints de toutes les pièces n’ont pas du être
changés depuis plus de 40 ans. Mais « quand c’est beau, c’est beau ! ». Tant pis si les couleurs passent, s’étiolent jusqu’au gris souris. Peu importe si on peut lire sur les murs les multiples déplacements des cadres, portraits et autres peintures parfois donnés, le plus souvent vendus pour renflouer des caisses sans fond. Des assiettes ébréchées, des tasses mal lavées… Mais ses bijoux sont fabuleux, poétiques et vieillots. Ils lui viennent de toute une kyrielle de tantes, marraines et autres ascendantes.
 Pépé n’était pas du tout aristo, lui. Ma grand-mère l’a épousé « par amour ». Je crois qu’elle a tout bêtement eu la flemme de refuser. Pourquoi dire « non » quand c’est bien moins enquiquinant de dire « oui » ?!
Elle s’est donc retrouvée jeune mariée par étourderie, et ne s’en est pas plus mal portée pour autant.
On a toujours continué à l’appeler Melle de … en évitant de prononcer son nom de femme mariée. Peut être ne savait elle pas qu’en épousant Pépé, la particule disparaîtrait ? A moins qu’elle ne puisse imaginer qu’il existe des noms de famille sans un « de » ou un tout petit « d’ » qui les précède ?
Enfant, j’ai entendu quelqu’un dire qu’en se mariant avec Pépé, elle avait donné dans la « roture ».
Je suis monté dans ma chambre et j’ai rigolé avec mes animaux en peluche. J’avais compris « rote dur » !
Après ça, j’imaginais ma grand-mère dans sa belle robe de mariée, toute fraîche et lisse, lâchant des rots de charretier.
Elle en serait bien capable…
Un rôt d’aristo est un rôt béni des Dieux !
D’ailleurs…
« Mémé, pourquoi tu n’enlèves pas ce crucifix tout moche sur ton mur tout crado ?! C’est d’un goût…dégueulasse !
—Ma chérie ! Tu n’y penses pas, voyons ! il me vient de ma grand-tante de je-ne-sais-plus-quoi… ou alors de… enfin bref, il est ancien, je le trouve parfaitement à sa place. De toute manière, Juliette, ce crucifix est béni !
—Alors, si il est béni… »
Pour ma grand-mère, un objet « béni » est comme un sac de marque. Elle dira « c’est béni » comme d’autres diront « c’est du Isabel Marant, du Vanessa Bruno ou du KL ».
Elle n’est pourtant pas bigote du tout, ni vraiment pratiquante…
« Mémé, pourquoi tu ne vas pas à la messe ?
—Ma chérie, le dimanche, à 11h du matin, je ne suis jamais présentable.
—Et la messe du samedi soir alors ?
—Ah ça non ! Je ne suis jamais allée à celle du samedi, je ne vais pas commencer à mon âge !
—Tu n’y vas jamais le dimanche de toute façon.
—Oui, mais je pense à y aller !
—Ouais… Bon… » On n'y croit guère à son discours... Enfin, si ça lui plait !
Elle fait bénir le plus de choses possible. Si on l’écoutait et si son prêtre perso l’acceptait, elle ferait même bénir le chat de sa femme de ménage.
« Ma chérie ?
—Oui ?
—Il sera splendide ce crucifix avec un beau rameau ! C’est une idée, non ?
—Mais on est en juin ! » (stupéfaction horrifiée de la charmante petite fille que je suis !)
« — Et alors, où est le problème ?
—Les rameaux, c’était il y’a plus de 2 mois ! » (on connait son catéchisme !)
« —Ah… Dommage… »
Elle cherche une solution avantageuse pour le crucifix… et pour elle…
Je trouve qu’il y a une drôle d’odeur. Le chat de la femme de ménage, qui passe plus de temps chez ma grand-mère que chez sa maîtresse, a du pisser dans un coin.
Comme Stella, digne « assistante ménagère » de ma grand-mère, a presque l’âge de sa patronne et qu’elle a parfaitement assimilé son sens – très - approximatif de l’hygiène, elle nettoiera ça quand elle y pensera, ou quand ma grand-mère trouvera, nonchalamment, que « ça sent bizarre ».
« Chérie ?
—Voui !
—Et si je faisais bénir une azalée ? Ça ferait très bien avec le crucifix ! "
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