Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 3



 3

« Un café allongé s’il vous plait 
 — Pour moi, ce sera un chocolat viennois. »
J’ai envie d’un bon grand chocolat viennois avec toute sa crème chantilly, bien épaisse, que je vais déguster avant d’attaquer le chocolat. Ça fait bien longtemps que je n’en avais pas pris.
Je suis au café avec Alice. Elle est en face de moi, sur une chaise trop petite et trop basse. Les tables sont minuscules et nous pouvons nous parler sans hausser la voix. De toute façon, Alice a une belle voix lisse et très douce. Avec une façon bien à elle de prononcer les « m » et les « n ».
On peut dire qu’Alice est une belle fille. Elle est tout sourire et gentillesse, avec un beau tempérament. Une de mes anciennes collègues, bien entendu laide et mauvaise, la trouve « vulgaire ». C’est vrai qu’elle peut donner cette impression. Alice fut brune. Elle est devenue très blonde. Un beau faux blond…
Elle est plutôt grande. Surtout, elle est très bien faite, avec une énorme et belle poitrine. Elle est pulpeuse…
Moi, perso, je trouve ça très joli.
C’est vrai qu’au début que nous nous connaissions, elle mélangeait le rose, le vert et les couleurs les plus flashy. Elle se maquillait très mal. Le plus horrible, c’était le trait de crayon autour de ses lèvres. Ça, c’était vraiment atroce !!
J’ai réussi à lui inculquer quelques notions de classe ou, du moins, de discrétion.
Mais après tout, son style « flamboyant » lui va bien. En ce qui me concerne, je ne vois pas pourquoi elle ne se mettrait pas de larges décolletés plongeants. J’aimerais tellement avoir de plus gros seins que je suis contente pour elle et pas envieuse du tout. Voilà une belle qualité, non ? Ne pas être jalouse d’une plus belle fille que soi…
Et puis… nous n’avons pas le même style… alors…
Les gens la trouvent généralement « bête ». C’est leur propre désir de bêtise qu’ils projettent en elle : « Elle est sexy, elle est donc bête ». Et Alice s’en fout. Peut-on voir chez ces personnes aux préjugés péremptoires une sorte de jalousie ?
Je crois que c’est bien plus profond. Alice est faite à l’image de la putain : chaude et accueillante (J’ai bien dit « à l’image » !). J’ai même entendu dans la bouche de certains mecs, ce fameux « bonnasse » qui voudrait salir l’objet qu’ils aimeraient posséder juste pour se vider les couilles : cuisses écartées, porte-jarretelles supposés déchirés, pas un mot, poupée gonflable pas gonflante…
Finalement, elle gêne les mecs qui s’imagineraient bien coucher avec elle… mais pas plus… c’est cliché et réducteur, mais n’allez pas me faire dire qu’au 21ème siècle nous n’en sommes plus là ! C’est sans doute vrai pour certains, pour un tout petit nombre, si petit dans le monde que ça ne vaut pas le coup de s’y attarder.
Elle peut aussi déranger des filles, de pseudo féministes attardées qui trouvent qu’elle « rabaisse » la femme à son antériorité d’objet aux hanches larges et copulatrices. Une soumission au fantasme du mâle.
 Je vois plus loin que ça, moi, je trouve Alice très belle, sensuelle et maternante, reposante, intelligente… et pas navrante…
Aurais-je parfois désiré être un peu « bonnasse » ? Je ne crois pas… Peut-être par instants… Quand un désir devient primaire, trop primaire pour ne pas être brutal. Quand seul parle le corps, appât sans pensées, sans réflexions…
Je ne juge pas… ça doit être naturel d’être parfois en rut…
Evidemment, Alice n’est ab-so-lu-ment pas comme ça !! Elle se moque bien qu'on remarque ou non son sex-appeal très sexuel. Si elle aime le rose, les jupes courtes, les talons hauts, le blond, danser sexe, c’est juste parce qu’elle aime ça, que c’est dans sa nature et qu’elle ne supporte pas les arrière-pensées… Alors elle les balance d’un ondoiement de hanches… Barrez-vous, trop funestes pensées !
Je la connais depuis 6 ans. J’ai trouvé en elle une personnalité forte et émouvante. Elle ne porte jamais de jugement hâtif sans pour autant tomber dans un « oui-ouisme » de niaise. Surtout… elle ne répète jamais rien, la sereine créature !
Elle est célibataire ?… Qui ne l’est pas…
Peu lui importe… Un jour, en un lieu, dans l’espace temps, il y aura quelqu’un pour elle…
Je l’aime beaucoup… tout plein…
Je voudrais lui parler…en premier. J’ai envie de lui dire impulsivement, sans maquillage, ce qui me vient à l’esprit.
J’ai mangé la chantilly, j’attaque le chocolat.
Alice n’a pas commencé son café.
Elle me regarde en souriant.
Deux larmes coulent…sur mon visage, bien sûr…
Ça me surprend : je ne pensais pas être d’humeur pleureuse… plutôt dans les vaps, choquée.
C’est sans doute une tristesse physique, une tristesse organique. Celle qui devrait reposer le corps.
Je parle donc à Alice. Son tendre sourire a abdiqué en faveur d’un regard tendu… l’angoisse de savoir que quelque chose va craquer… est en train de disparaître…
Je lui parle. Les mots coulent et se mélangent. Je ne sais pas si mon discours est cohérent.
Je pleure légèrement. J’étouffe un fou rire. Je parle, je parle…

Je n’ose croiser son regard…
Et je parle… Je parle…
Scanners, IRM, hôpital, cercueil, mes chaussures, la mort, croyances, doutes, Pierre, Paul, Jacques et Bubulle.
Je m’attarde beaucoup sur Bubulle.
Elle doit me trouver idiote de délirer autant sur mon chat obèse qui louchait…
Je parle, je cause, je déblatère et ça me calme. Je m’hypnotise moi-même si on peut dire…
Je croise enfin le regard d’Alice : amitié, amitié et encore amitié… C’est tout ce que je lis dans ses beaux yeux de fausse blonde.
C’est tout ce que je voulais et même plus encore.
Je me tais.
Comme dans un film français, un film bavard où un silence trop soudain s’installe, Alice me prend la main.
C’est une image vue et revue, mais la paume de sa main… c’est doux : un flocon de coton tiède et réconfortant.
« Que puis-je te dire , Juliette ...
—…
—Tu as peur ?
—Non… pas tout à fait… Ce n’est peut être plus à la mode, mais j’ai gardé de vieux réflexes du caté et on peut dire que « je crois en Dieu » » .
Je réfléchis un peu plus…
« Enfin, pas vraiment en « Dieu », c’est plutôt que j’ai une certaine conscience du divin. Je sais qu’il y a autre chose après la mort. C’est une sensation, l’impression de l’infiniment grand… tomber dans le vide sans s’arrêter… Je n’ai pas vraiment peur… »
Tout de même ! Il y a bien des choses qui me manqueront quand je serai… morte… Je me reprends :
« En théorie… mais je pense que tout doit être régi par des codes bien différents dans l’« autre monde », si autre monde il y a.
—Tu risques de ne plus avoir à te préoccuper de tes régimes, tes amours, du boulot, de nous…
—C’est sûrement vrai.
—Tu vois… Je crois que la mort de quelqu’un est surtout grave pour les autres : nous qui restons… Si on veut vraiment te faciliter les choses, il faudrait que tu comprennes qu’on t’aime mais qu’on ne sortira pas brisés… ne culpabilise pas de partir… Je serai triste, même plus que ça, mais je te promets de ne pas être égoïste… ou du moins d’essayer… »
Qu’elle est belle mon Alice ! Et comme elle a clairement exposé ce que je ne ressentais que vaguement.
Ma mort… Un départ : « Je m’en vais, mais je ne vous quitte pas... On se reverra ?… »
J’aurai des doutes, des angoisses, des chagrins… la vie quoi… Mais le sens de la mort est là. Un sens unique, nécessaire et pas si inopportun que ça.

« la vie d’une rose est brève mais c’est une vie… pleinement accomplie… »
Voilà ! Je serai une rose !
Alice regarde dans le vague…
A quoi pense-t-elle ?
« Alice ?
-—Hmmm… 
—A quoi tu penses ?
—Rien... Enfin... si ! ça me touche tellement que tu me parles. C’est un beau cadeau… seulement... » Je sens qu'elle hésite, le regard baissé...
« —Oui ?
—Tu peux me parler n’importe quand, venir me voir, exiger tout de moi… Mais fais bien attention à qui tu parles, de quelle manière. Surtout, qu’attends-tu de ceux que tu voudrais compréhensifs. Les gens peuvent êtres cruels et égocentriques… Ils peuvent agir méchamment en toute « bonne foi » parce qu’ils « ne supportent pas la tristesse des autres ». Ce n’est absolument pas souhaitable pour toi… pour n’importe qui d’ailleurs...
—Je comprends. »
Oui, j’entends parfaitement ce qu’elle dit.
J’y avais déjà songé.
Combien je comprends la dureté et même l'âpreté de notre monde urbain, sympathique mais fuyant, dur... Prêt à avoir de l'empathie pour la souffrance qui ne le touche pas, mais qui n'a que mépris pour les « faiblesses » humaines... Je fais partie de ce monde ? Dites-le moi ?
Il y a des gens, même proches, à qui je ne parlerai pas.
Des gens, des personnages que je voudrai semblables à eux-mêmes : superficiels, drôles, de banals satellites de mon quotidien.
J’aurai besoin qu’ils oublient ma mort à ma place… sans le savoir…
Alice me l’a dit.
Elle n’oubliera pas, mais elle est celle qui ne le doit pas...
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