Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je... " Roman chapitre 2


 Suite des aventures de Juliette.
 
2

dessin: Gustav Klimt
Il me regarde comme si j'allais pleurer ou crier.
Le même regard que Julien quand il m'a dit qu'il me quittait.
Des yeux de saint-bernard pleins d'excuse.
Mais je n'ai envie ni de crier ni de pleurer.
Je viens d'apprendre que je vais mourir...
Tout a commencé par de légers maux de ventre, si légers que je n'y ai pas fait attention.
J’ai eu quelques malaises sans gravité.
Jusqu'à un certain lundi où je me suis évanouie dans le métro: un violent mal de tête comme si on me sciait le crâne, puis... plus rien...
Je suis donc allé voir un médecin qui ne m'a rien dit...
J'ai subi des électroencéphalogrammes, des scanners et un IRM : ils ne m'ont rien dit non plus...
Et puis l'hôpital m'a appelée.
Je n'étais pas vraiment inquiète.

Je suis allée ce matin à mon rendez-vous en pensant au cadeau que je devais acheter à ma mère.
 Je me suis assise dans la salle d'attente et j'ai lu de vieux Elle et des Voici encore plus vieux, complètement déchirés.
Je me suis remis un peu de blush et j'ai entendu mon nom.
Je me suis levée, j'ai marché, je suis entrée dans le cabinet du docteur Y et je sais que je vais mourir.
Je ne vais pas souffrir, j'aurai quelques malaises qu'on pourra traiter un peu et je vais mourir.
« Dans combien de temps, Docteur ? »
Il me regarde maintenant comme si j'étais courageuse...
C'est que je suis simplement sous le choc.
Un peu comme si ça arrivait à quelqu'un d'autre... Complètement anesthésiée !
« —Un an, un an et demi...
— Ah... »

Un ange passe...trépasse... Je sais, c'est un mauvais jeu de mots.
Si peu à vivre... Que vais-je faire de cette année ?
Je n'ai plus besoin de faire de régime avant mon dernier été. Je n'ai plus à me demander si Julien veut bien sortir avec moi et si je veux vraiment sortir avec Paul. Je n'ai plus à suivre l'avis des autres. Je n'ai plus à faire de plans d'avenir : mecs, enfants, vieillesse, retraite, la collection automne-hiver de l'an prochain...

Dois-je faire un testament ?
A qui léguer ma panoplie de bobo parisienne ? Ma collection de sacs faux ou vrais. Mes chaussures (Oh, mes sublimes sandales tropéziennes à 195 euros !), mes jupes, robes, pantalons, crèmes, maquillage. Mon chat (ah non, il est mort, c'est vrai !), mes peluches, mes idées...
Ni triste ni indifférente, je pense à tout cela.
Un ouragan dans mon cerveau...
C'est fou, mais je ne pense qu’à des choses bien futiles dans un tel moment.
Je vais fêter mes trente ans, mon dernier anniversaire.
Dois-je faire une énorme fête avec tous ceux que j'aime et leur dire au dessert :
« Au revoir à tous, je sais que je vais mourir ! », ou plutôt attendre le lendemain, quand tout le monde aura la gueule de bois et sera trop fatigué pour me plaindre ?
Je n'ai pas envie qu'on me plaigne...pas maintenant...
En fait je me rends compte, peut-être, que je vais encore faire un régime avant l'été. Que je ne vais pas distribuer mes fringues comme si je me retirais au couvent et que je vais encore me demander si Julien, Paul, Pierre ou Jacques sont faits pour moi...
La force de l'habitude ?...
Ou alors, suis-je tout simplement contente de ma vie ?
Assez pour vouloir en profiter telle qu'elle est.
Une minute, deux minutes passent et je change d'avis.
Non, cette dernière année ne sera pas comme les autres !
Je vais oser tout ce que je n'osais pas auparavant !
Je vais être aguicheuse, allumeuse, coléreuse, vulgaire, hyper-lookée, bêcheuse et hautaine avec un rire gras !
Je vais me taper plein de mecs... une vraie chienne...
Deux minutes repassent... trépassent...
et je rechange d'avis...
Voyons cela demain...ou un autre jour...
*
« Dernier arrêt, tout le monde descend ! »
Je sursaute ! Est-ce Dieu qui me parle déjà ?
Non, j'ai tout simplement raté ma station de métro ! Zut et zut, je vais devoir repartir en sens inverse, reprendre la correspondance et arriver en retard au boulot... Zut et encore zut et même merde !
Tiens, je suis près de chez ma grand-mère.
Elle a déjà commandé son cercueil, elle !
Je pourrais peut-être lui demander de me le prêter pour savoir comment c'est ?
Peut-être même dormir dedans comme Michael Jackson ?
Font-ils des cercueils griffés Vanessa Bruno ?
La journée passe tranquillement.
Rien de neuf au travail : des coups de fil, mon assistant qui a passé « un super week-end avec un super mec » comme toutes les semaines, et moi, avec ma bouteille d'eau minérale pour m'hydrater et ne pas prendre de poids.
Ah si ! J'ai pris deux Mars au distributeur. Après tout, je peux bien me faire ce petit plaisir.
Je rentre chez moi, je n'ai pas raté ma station...
Dans la cuisine trône encore le panier de Bubulle, mon chat qui louchait.
Un chat énorme, castré et tellement câlin.
Il m'aimait bien je crois : moi, et pas seulement les filets de colin et de rouget dont je le gavais.
Et puis, il est mort... de vieillesse...
C'est un peu injuste car moi, je vais mourir jeune... Peut-on mourir de jeunesse ?
Je pense à moi, à mon âge. Aujourd'hui, surtout à Paris,29 ans, c'est bien jeune.
Mais il y a 700 ans, c'était une moyenne d’espérance de vie. J'aurais été une vieille femme, déjà grand-mère, tout édentée...
Alors, de quoi je me plains ?!
Mais de rien justement !
C'est ça le pire...
C'est toujours comme si ça arrivait à une autre.

D'ailleurs, je m'endors et je vais me réveiller...

Et je me réveille en pleine nuit. Je n'ai plus sommeil.
Une phrase du Docteur Y me revient à l'esprit:
« Nous avons un service d'aide psychologique avec d'excellents thérapeutes qui pourront vous suivre. Vous pouvez y allez quand vous voulez.
—Ah ?... »

Ça tombe bien... Je n'ai pas envie d'y aller.

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