Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 16

livreII : « Mort et insurrection »

16
 
Je m’appelle Chloé. Je crois que je suis belle. Je pourrais l’être si j’étais plus grande, moins grosse, toujours plus grande et toujours moins grosse. Je pourrais mépriser tout le monde, être insupportable et méchante, cruelle et négative. Je pourrais frapper n’importe qui dans la rue, le griffer jusqu’au sang et m’en moquer puisque je serais belle. « Si belle, o mortel(s), comme un rêve de pierre » et de marbre.
Je suis intelligente.
Je pourrais l’être vraiment si j’étais fondamentalement bonne, d’une bonté compréhensive et sereine. Je n’aurais alors pas besoin d’être belle pour être méchante, je serais bonne.
Être bonne, intelligente et laide ? Ou méchante et belle ?
Je ne suis que « presque » belle.
Je suis devant ma glace et je vois de grands yeux d’émeraude, brillants et purs. Fragiles et tendres, ils proclament que je suis triste et inachevée.
Inachevée comme une statue mal dégrossie.
Mon grain de pierre n’est pas assez fin, pas assez translucide. Je suis « presque » belle comme une réalité de calcaire. Et je vomis ce « presque », tout ce calcaire boueux qui me rend mortelle ! Pour être éternelle et sublime, il faudrait que je me sépare du mortel, du corporel qui me cloue au sol. Nourritures, sang rouge et trop gras, vêtements de lipide jaunâtres et visqueux, je vous vomis ! Je vous hais comme je hais la « presque » qui s’enroule autour de moi.
Juliette va mourir. Je ne sais si je la plains ou si je l’envie.
Je ne veux pas mourir, je voudrais être morte, c’est très différent.
Ça l’est pour moi. J’écris : « je voudrais » mais c’est faux. Il est plus juste d’écrire : « je dois être morte » !
 Je sais que je serai morte un jour. Mais quand ?
Quand je le déciderai ou quand on rompra le fil pour moi ?
Je voudrais être parfaite au moins un jour…ou deux…
Tout gérer, tout diriger et manipuler.
Etre la princesse de Machiavel. Je voudrais être une princesse. De celles qui s’enferment dans leurs tours sans boire ni manger.
Dont le teint pâle s’éclaircit de jour en jour, dont la lumière se fait de plus en plus vive.
En haut de la tour… on doit être près de la Beauté…On est admirée, regardée par les mortels qui rampent.
Je m’observe le matin. Je vois ces immenses yeux émeraude, deux cristaux douloureux… J’y vois toute ma beauté, tout ce que j’aime chez moi et qui me reste.

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Samedi soir:
J’étais chez Juliette.
Nous avons grignoté des quiches à la crème de soja, des carottes et du chou-fleur trempés dans du fromage blanc à 0%. J’ai bu une bouteille de coca light.
Nous sommes allées danser la salsa aux caves bodega.
Je danse très mal la salsa. Normal : je n’aime pas ça.
Du fond de la piste de danse, un superbe blond finement musclé s’élance vers moi. J’essaie d’onduler le plus sensuellement possible sur les rythmes latins. Je lui souris langoureusement, comme si j’étais réellement une créature de ses rêves. Je lui souris et mes lèvres dessinent une larme, se mouillent et s’abîment. Je veux l’embrasser, je ne veux pas le lui montrer…
Il me sait faussement indifférente avec mon sourire de déesse cabossée : il m’embrasse.
Délicatement…puis ses lèvres se collent de plus en plus, fermes et élastiques. J’enroule ma langue autour de sa langue qui caresse mes dents. Le baiser est la plus sensuelle des caresses, la plus douce… pourtant… Qui songe que les baves, les haleines avinées et saturées de cigarettes se mélangent ? Vu sous cet angle, le baiser est nettement moins glamour, mais reste attractif.
Je ferme les yeux, simulant un évanouissement « voluptueux ».
On ne danse plus. J’allume une cigarette, il boit un dernier verre.
J’embrasse les copines et je le ramène chez moi.
S’ensuit une classique nuit d’amour ou de sexe…au choix…
Je ne sais plus son nom. Ça n’a aucune importance. Son corps était superbe, vallonné de muscles gainés d’une peau lisse et moite.
Peut-être aurais-je -enfin- pu avoir un orgasme si je m’étais laissée aller.
Je ne me suis pas abandonnée. Normal… J’essayais de garder un visage esthétique, des attitudes et des gestes parfaits. Je voulais lui laisser l’image d’une beauté froide et sexuelle, ce qui est fatalement incompatible.
Et puis…nous avons dormi en cuillère, position qui favorise un affaissement de la graisse abdominale : dure loi de la pesanteur…
J’ai donc mal dormi, rentrant le ventre dès que sa main le caressait.
Il est parti, emportant mon numéro de téléphone. Me rappellera t-il ? Je m’en moque… celle qu’il a, peut-être, aimée cette nuit, ce n’est pas moi. C’est juste « presque » l’idéal de ce qu’il souhaitait avoir.
Et moi ? Rien… Rien de plus, rien de nouveau, si ce n’est l’impression que mon corps et mon esprit se sont, une fois de plus, dissociés de moi.

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Ana et Mia, mes tendres compagnes… Mes sœurs de la nuit, si belles et si laides à la fois. Ana est forte, cruelle et anguleuse. Mia est faible, honteuse, gélatineuse et douce, pleurnicheuse aussi…
Qui sont elles ? Elles sont moi…Elles sont des milliers de mes semblables.
Nous sommes si nombreuses à nous confier à nos sœurs de bouche. Des milliers à nous sentir différentes de la masse graisseuse.
 A la fois plus fortes et plus méprisables.
Mia n’a qu’une vue restreinte du monde, limitée par la lunette des chiottes.
Ana cadre sa vision, rejette tout et n’absorbe rien. Elle aime l’ombre de l’indifférence et le vide quant Mia se remplit d’immondices.
Ana et Mia sont les sœurs du vide, les versants de cette fosse.
Je suis Ana, je suis Mia.
Je me lave les dents, mes gencives saignent.
Je dois les soigner régulièrement : bains de bouche, bains d’eau oxygénée dentaire et de bicarbonate de soude, utilisation de brosses à dents chirurgicales, brossettes interdentaires, nouveaux bains de bouche… Je purifie et baptise cette bouche.
Je me dope à coups d’oligo-éléments, de compléments alimentaires et autres alicaments ou vitamines. On ne voit pas trop que je jeûne. J’ai l’air à peu près saine et vivante.
C’est bizarre de m’accrocher à la vie quant la mort est faite à mon image.
Ana veut maigrir, encore et encore, et je veux suivre Ana, laisser Mia au loin. Ana veut maigrir et il faut donc que je vive encore un peu…
J’ai encore mes règles pour l’instant. Heureusement, elles se font de plus en plus rares et « déréglées ». Un cycle de 28 jours ? Je ne les surveille plus vraiment, mais il me semble que mes cycles sont beaucoup plus longs, mon sang s’écoule, rare et lointain. Tant mieux, cela doit vouloir dire que le gras en est parti !
Il a fait beau toute la journée. J’ai marché très rapidement pendant 4 heures, prête à m’évanouir : la syncope, l’extase…
J’ai bu un litre d’eau, 500 ml de thé vert, mangé une pomme et un yaourt au soja. Je me sens si bien…
Je me vois dans le miroir : les yeux mangent mon visage. Qu’ils dévorent, qu’ils dévorent donc ! Eux seuls ont le droit de se nourrir.
Je pense à cette nuit de « sexe ». Étrange : je ne me suis pas sentie salie, honteuse d’avoir été pénétrée, « remplie ». Je n’ai pas senti grand-chose, mais l’orgasme ne me visite plus depuis si longtemps…
J’aime toujours embrasser, goulûment, glisser ma langue sur la langue de l’autre, coller mes lèvres : Mia me commande.
Et si mes types d’un soir, d’une nuit, savaient que cette bouche qu’ils lèchent vomit et vomit encore et toujours…
Je suis dégueulasse et élégante à la fois. Parfois dégueu, parfois classe.
Jamais les deux en même temps.
Je me lève, je pense que je vais aller me gerber…
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