Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 15


15

« Le E… Non, le G… Attends, le H. Oh, je ne sais pas : le F me tente aussi, mais je le mélangerai bien avec le B, et toi ?
—Hmm, j’hésite entre le G et le F…
—Et bien, aide-moi ! Le E, le G, le H ou le F ?
—Je prends le F et toi le G, ça te va ? On pourra se les partager.
—Ok ! »
Nous ne jouons pas à la bataille navale.
Alex et moi sommes plongés dans la lecture du menu de notre japonais favori.
J’adore ça ! De jolies photographies montrent les sushi, tempura, brochettes et autres sashimi de toutes les couleurs. J’ai envie de tout, les lettres des différents menus virevoltent devant mes yeux. Le G a l’air parfait, le F aussi…
En ce qui concerne le choix cornélien des menus, nous nous entendons très bien.
Nous passons la commande… Arrivée des premiers sushi au thon.
Alex a une façon particulièrement élégante de manger avec des baguettes. Très chic ! Il fait danser les tiges de bois entre ses longs doigts élégants. Je ne me débrouille pas trop mal non plus, les longs doigts élégants en moins.
Quand Alex est comme ça, gentil et naturel, j’ai presque envie de ressortir avec lui. Mais je le connais assez pour savoir que des instants comme celui-ci ne durent jamais longtemps.
Le thon, délicieux, fond sur ma langue en exhalant un parfum aquatique. J’en ferme les yeux de plaisir…
«—Ça te plait toujours autant, à ce que je vois.
—Hmm…Ch’est chur ! »
Alex s'esclaffe.
«—Ta chère grand-mère ne t’a jamais dit qu’il était impoli de parler la bouche pleine ?
—Non, elle m’a toujours dit qu’on pouvait le faire, du moment que c’était avec classe et distinction.
—Bien, bien… Ce n’est pas pour te vexer, mais tu n’étais pas particulièrement distinguée, là.
—Je suis TOUJOURS distinguée, voyons ! »
Qu’il est charmant quand il me taquine ainsi...
« Alex ?
—Oui ?
—Pourquoi tu n’es pas toujours comme ça : gentil et pas compliqué. Sans ton ironie de faux intello ? »
Demi sourire en coin.
«—Tu t’ennuierais, mon enfant.
—Oh, ça va ! D’ailleurs, je m’étonne toujours que mon humble personne ait pu te plaire.
—Tu es sérieuse ?
—C'est-à-dire… pour être franche… » (c'est presque génant d'être franche avec Alex, alors je baisse les yeux sur mes sushi) « Oui ! ça ne m’inquiète pas plus que ça, mais je me pose parfois la question. »
Alex pose ses baguettes et me regarde avec étonnement. Un air qui ne lui est pas habituel : On dirait un petit garçon.
«—Ah ça ! et bien ça !
—Qu’est ce que j’ai dit de si surprenant ?!
—Ah ça… Mais moi,je me posais exactement la même question !
—Hein ? Ce que tu pouvais bien me trouver ?
—Mais non, voyons ! L’inverse : ce que toi, tu pouvais bien aimer chez moi ! »
Juliette (c’est moi) a l’air d’une petite fille : air ébahi et probablement stupide.
«—Alex, tu te fous de moi !
—Pas du tout !
—Voyons ! Tu es un mec intelligent avec un sourire charmant et je reconnais que ton caractère sournois et tes airs carnassiers te donnent un côté sexy, même si ça m’agace souvent ! »
Il rougit et rit bêtement. Je n’aurais jamais cru voir ça un jour.
«—Je ne suis pas un canon, Juliette, je suis même plutôt moche.
—J’aime pas les beaux, moi ! » C’est sorti tout seul. Je me rends compte que ce n’est pas vraiment un compliment, mais trop tard pour ravaler mes paroles.
« Ce que je voulais dire, c’est que tu n’es pas beau, tu es pire, pour reprendre les mots de je ne sais plus qui.
—C’est gentil… J’aurais bien aimé être un peu plus grand, un peu plus étoffé… moins disgracieux… »
Le regard flou et triste, Alex reprend ses baguettes. Je lui demande, presque mélancolique:
«—Tu complexes vraiment sur ton physique ?
—C’est crétin, mais ça me fait souffrir.
—Alors tu joues au mec blasé…
—Réducteur comme jugement, mais il y’a de ça : Autodéfense… »

Un ange passe… sourire en coin séducteur dépourvu d’ironie…
« En tout cas, ma beauté de laid me permet de sortir avec de jolies personnes comme toi.
—N’exagérons pas, je ne suis pas Anna Mouglalis.
—Oui ? mais tu es si jolie… vraiment… Un regard lumineux. Tu es si solide, équilibrée. Tu ressembles à un petit écureuil. J’aime ta façon de survoler les ennuis, j’aime ton visage de mini-madone. »
Survoler les ennuis. C’est vrai…
Une boîte, une couronne, un cercueil et des fleurs. Je suis jolie, pas exceptionnelle mais vivante. Vivante et jolie. Pourquoi faut il que ça s’arrête ? Pourquoi me dire que le fil va se rompre ? Je veux mourir par surprise, dans un accident de voiture ! Une demi-heure avant, tout est permis, et soudain… la mort, qu’on ne voit pas venir. On ne sent rien. Mais pour moi : cette attente, cette décomposition mentale…
Et je pleure, doucement, sans bruit.
Je pleure comme on soupire, comme on respire.
De l’eau coule sur mes joues et ça ne me soulage pas du tout.
Je ferme les yeux, je tremble et je pleure.
Que serai-je dans un an ? Que restera-t-il comme viande sur mon squelette d’écureuil ? J’aurai le visage d’une mini-madone rongée par les vers.
De l’eau salée pique mes joues : c’est l’acide qui décompose ma peau…déjà…
Les sushi rouges et rosés, lardés de noir, sont rectangulaires comme des pierres tombales… Laissez-moi vomir…
J’ai avalé des petits bouts de mort crue.
Je ferme les yeux.
« Juliette ? »
Alex… Alex… Ne me regarde pas ! Ou plutôt, si ! Regarde moi encore, tant que tu peux, tant que c’est possible. Redis-moi que je suis vivante et que je glisse sur la vie au lieu de m’enfoncer. Redis-moi qu’on sortira ensemble dans un an.
 Je te trouverai toujours aussi agaçant et charmeur. Nous ferons - mal - l’amour et boirons un bon café. J’essaierai pour la dixième fois d’arrêter la cigarette sans y mettre la moindre volonté.
Redis-moi que le soleil et la pluie seront de mon monde…
Vous tous et moi, moi qui suis vivante et veux le rester. Moi qui n’ai encore rien fait de mal, ni de formidablement bien… Faut-il partir ?
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