Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 13

13

Je suis allée chez Chloé hier.
Elle m’a chaleureusement accueillie : ses grands yeux brillant de toute leur minérale beauté.
Je suis allée vider le cendrier dans la cuisine Il faudrait vraiment que j’arrête de fumer. Ça donne mauvaise haleine.
Dans la poubelle : un entassement d’emballages plastiques de gâteaux, taramas, cassoulets et autres cochonneries à peine alimentaires.
Une crise de Chloé, une de plus : visite aux toilettes par le haut…
Elle est descendue faire une course, me laissant seule dans son appartement pour une demi-heure.
Son journal intime  - car elle en tient un, telle une demoiselle du 19ème siècle - est ouvert sur la table…
Indiscrètement (et alors ?!), je l’ai parcouru…
« Samedi.
Je me suis levée ce matin avec l’envie de faire une crise. J’ai prévu de la faire ce soir à 19h. Je suis allée à la piscine nager 40 minutes en prévision de toutes les calories que mon corps gardera malgré les vomissements.
Je nage sans m’arrêter, au bord de l’évanouissement. Il faut bien cela pour préparer une crise, pour l’engendrer de toutes ses forces.
Quelle douceur de se sentir protégée dans le cocon de l’eau.
J’avais deux achats à faire dans Paris. Je n’ai pas pris le métro. Je marche le plus rapidement possible pour perdre encore plus de calories.
J’ai sauté le déjeuner, je n’ai pas mangé ce matin, tout va bien…
Je suis légère et belle.
X m’a appelée, il veut m’inviter à « manger » mardi midi. Je lui mens : « prenons plutôt un café, j’ai une réunion jusqu’à 13h. » Je ne peux pas manger au restaurant le midi, c’est trop compliqué … Vomir le midi, au resto, c’est du stress en trop.
J’ai faim. Mon ventre est creux. C’est très bien. Je ne me suis pas pesée ce matin mais hier, j’avais perdu 1,5 kgs par rapport à la semaine dernière. Ça commence à devenir un poids acceptable. La semaine dernière, j’étais grosse… grosse… et grosse…
Pourvu que je ne sois pas grosse demain ! Je serai laide et sexuée. Je veux être belle. N’être plus qu’une âme à peine visible : deux sublimes yeux qui mangent le corps.

Je ne peux pas encore m’acheter de nouveaux vêtements, je suis encore trop grosse. Tant de lipides sur mon ossature me donnent la nausée. J’ai vu, l’autre jour, le dessin d’un squelette, gracile et dansant. C’était une sanguine, le mouvement de la main était vraiment beau… Mon pouce est si fin qu’il possède presque ce charme volatile que j’aimerais mien.
C m’a dit que j’étais belle, je ne le crois pas. Si c’était vrai, M m’aimerait… C m’a dit que j’étais intelligente. Peut-être…
Léa m’a dit qu’il fallait que je trempe les gâteaux un peu trop secs, comme les petits beurres, dans du lait chaud pour mieux les rendre. Je lui ai dit merci, je voulais tellement en manger.
Je suis allée faire mes achats de crise. C’était, comme toujours, très compliqué, mais j’ai fini par acheter les mêmes victuailles que d’habitude : tarama, couscous, crèmes au chocolat, blinis, coca light pour faire passer, lait, quiche, boite de pois chiche, quatre sandwichs jambon-fromage, un quatre quart…
Je suis tombée en arrêt devant un pot de Nutella, j’ai très longuement hésité, mais le Nutella se vomit très mal.
J’ai également acheté le repas que je garderai : quatre compotes de pomme allégées, une bouteille de Contrex, de la soupe de légumes bio en bocal.

J’ai fait ma crise…
Attablée, seule… Tous mes achats exposés devant ma bouche, un sac poubelle par terre pour jeter les emballages au fur et à mesure que je vide les paquets.
J’avale, j’engloutis. C’est interdit ! C’est si bon de manger comme on me l’interdit. Mais qui me l’a interdit ? La Beauté ! La Beauté me l’a interdit. Elle m’interdit le plaisir. Mon ventre se remplit, il se gorge et devient laideur. Je suis laide, grosse et faible. Je regarde le vide. Ma main se rue sur un sandwich pendant que j’avale sans mâcher un blini baigné de tarama. Je bois du lait. Je bois du coca light.
Je ne peux tout finir, je ne peux plus rien entreposer dans mon ventre. Il faut pourtant tout vider, ne rien garder .J’essaie encore d’avaler quelques bouchées, de finir le pot de pois chiche froids. Rien à faire… Je jette ce qui reste dans la poubelle en ayant soin de le recouvrir de cendres de cigarette et de liquide vaisselle. Je ne dois pas être tentée d’aller chercher la nourriture dans la poubelle.
J’ai mal au ventre. Le plus dur reste à venir. Ça va : il me reste 10 minutes. Je vomis parfaitement bien 10 minutes après le repas. Je fume une cigarette.
Ça y est, direction les toilettes. J’allume la télé pour masquer le bruit des hauts le cœur. C’est juste pour que les voisins ne m’entendent pas.
Je vomis. J’enfonce l’index et le majeur dans ma gorge : par un va et vient saccadé et instinctif, qui arrache mon palais, je vomis.

J’ai une ampoule à la base du majeur. Elle est devenue induration à force de vomissements. C’est mon stigmate, la marque de mes faiblesses régurgitées, le sceau de ma volonté. J’en suis fière.
Je vomis, je me vide, je redeviens forte. Encore trois ou quatre vomissements et il ne restera plus rien. Juste pour être certaine d’être parfaitement vide, je pousse encore 2 vomissements. Ils me tordent les intestins.
C’est bon : mission accomplie…
Je tire plusieurs fois la chasse d’eau, mets de l’eau de javel dans la cuvette. Je me lave le visage, je me lave les dents.
Je bois du lait pour calmer ma gorge irritée.
Dans une heure, je mangerai deux compotes et un bol de soupe.
Je me pèserai demain. Serai-je belle ? »

J’ai lu ces lignes. Ces horribles lignes d’un quotidien infernal. Elle est bien plus morte que je ne le serai jamais !
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