Les petits romans

Parce que nos vraies vies ne sont pas toujours de grands romans, mais que dans nos vraies vies il y a plein de petits romans, un blog avec des petits romans de nos vraies vies et aussi des vrais romans qui racontent de fausses vies.
Vous n'avez pas tout compris? le mieux c'est encore de lire...

mardi 10 mai 2011

"Je sais que je..." Roman chapitre 12

12

Comment appréhender sa mort ?
Doit-on y réfléchir à tête reposée, si c’est possible ? Doit-on la saisir au quotidien, en faire un acte banal en somme. Puis-je la préparer ?
Toutes ces questions sans réponses, je me les pose devant la vitrine des pompes funèbres.
« A notre sœur », « A notre enfant », « A notre mère », « condoléances », « regrets »…
Ces pierres mortuaires qui m’habilleront d’ici peu…
Je n’aurais jamais pensé faire ce genre de lèche-vitrines… surtout pour moi… Un corbillard dans la rue. Il est noir et violet, banal, on dirait un monospace. C’est ça le progrès ? une voiture familiale pour transporter les morts ?!
Plus de ces jolis corbillards d’antan, nonchalamment traînés par deux antiques canassons.
J’aurais bien aimé en profiter… façon de parler, bien sur…
J’hésite à entrer…
Je me demande si on peut essayer les cercueils ? Avec un peu de chance, je pourrai en demander un griffé Chanel ! Mon rêve… Je déconne : je suis loin d’être à l’aise.
Je suis figée devant la vitrine, comme une des statues de la vierge qui hantent les pompes funèbres.
Je trouve une curieuse similitude entre les couronnes mortuaires et celles de l’avent. Si je mourais pendant les fêtes de fin d’année, on pourrait en acheter une au lieu de 2 ! Je ne viens pas faire du shopping. J’ai envie de saisir la mort dans ce qu’elle a de plus matériel, de plus palpable et terrestre. C’est sans doute un premier pas dans la tombe, mais je veux y goûter…
Je regarde encore et toujours la vitrine… sans rien voir…

J’ai plein d’images en têtes, toutes plus morbides les une que les autres, voire dégueulasses : Chloé qui vomit, qui anticipe sa décomposition en rejetant le cadavre de sa nourriture. Un corps en putréfaction doit avoir à peu près la même allure qu’une gerbe encore fraîche… ainsi que la même odeur. Je ne serai alors plus qu’une espèce de boue malodorante et visqueuse accrochée à quelques os. Et si je me faisais incinérer ? Ça ne me plait pas vraiment car j’ai envie d’avoir une tombe bien grande (Oui, je sais que je n’en profiterai pas, mais sait-on jamais, je pourrai revenir hanter mes ex.) ou alors, on pourrait mettre mon urne dans une vraie tombe ! Génial !
J’ai encore des images de dégueulis qui virevoltent tristement devant mon regard figé. Tout se mélange.
J’ai l’impression que tout est cadavre : Le Mars et le Twix dans leur distributeur, tels des corps dans des cercueils, une femme ménopausée, un fœtus, mes vêtements…
J’atteins des sommets de delirium « ante mortem », jolie expression que je vais m’empresser de retenir.
A l’intérieur des pompes funèbres, une femme me dévisage curieusement. C’est vrai que je dois avoir l’air d’une folle…
J’entre…
Une dame un peu grosse, quelconque, avec d’épaisses lunettes marron. Une vendeuse ? Doit-on dire « vendeuse » pour ce type de commerce ?
« Madame ? Vous désirez ? »
Pan ! Je me prends un « Madame » dans les dents. Adieu le « Mademoiselle » qui me va pourtant tellement mieux.
« Et bien, heu… c’est pour un cercueil… »
Elle va certainement me prendre pour une grosse perverse nécrophile. Rattrapons-nous à quelques branches mortes, tant qu’il en est encore temps…
« Enfin, pas tout à fait un cercueil, enfin si ! Mais il faudrait le reste aussi, vous voyez ? Les démarches, tout ça. »
La grosse dame à lunettes prend son air attristé de professionnelle de la mort.
« Vous venez de perdre un proche…un parent ? 
—Non, c’est pour moi. »
Aïe, aïe, aïe, je dirais « vous faîtes sur place ou à emporter ? » que ça ne serait pas pire. La pauvre dame à lunettes hésite entre colère et surprise : les flics ou l’hôpital Sainte-Anne.
« Vous comprenez, ce n’est pas pour tout de suite, mais je pense que j’en aurai bientôt besoin…enfin… »
Je m’explique tant bien que mal. Je m’emmêle les pinceaux, je rougis et sue à grosses gouttes. Je pue. Je commence déjà à me décomposer : très couleur locale, non ?
Un début de malaise et la grosse dame à lunettes m’avance une chaise. La colère et la surprise ont déserté son regard à triple foyer.
« Je comprends, Je comprends… Prenons notre temps, Mademoiselle… »
Ça y est, me voilà redevenue « Mademoiselle », rajeunie et encore vivante !
Elle n’est pas si grosse, cette dame à lunettes…
Je lui demande un verre d’eau, qu’elle s’empresse de m’apporter.
« Etes vous croyante, mademoiselle 
—Oui, mais plus pratiquante du tout.
—Ça ne fait rien… Je pense qu’il serait bien de parler avec un prêtre, ou quelqu’un de bon conseil, au moins…
—Peut-être… (Ma grand-mère doit avoir ça dans ses greniers, mais je ne suis pas vraiment convaincue...)
—Pour le reste… Rien n’est important… rien, vous savez… si ce n’est d’en parler… vraiment… »
Elle me fait quand même l’article. Je suis venue pour cela. Oh, rien de comparable avec le discours d’une vendeuse de parfumerie, mais elle vante cependant d’une voix mesurée les différents modèles, les bois des cercueils, la qualité des pierres, les tarifs, le prix d’une concession, etc.
Je sors de là avec la furieuse impression d’avoir visité la petite boutique des horreurs.
C’est moche un cercueil moderne ! On dirait une des tours de la Défense ! Ça c’est pour la version « classe et discrète » (française, quoi !) car on peut également se faire enterrer dans une série de cercueils et de tombes du mauvais goût le plus arriviste qui soit ! On croirait les meubles des émirs arabes ou des américains trop friqués (ceux qui s’habillent en Versace !)
Même les tombes peuvent avoir l’allure de vieilles peaux mal siliconées.
A vomir ! (Décidemment, que de gerbes déposées aujourd’hui…)
Bref, tout ça n’a pas le charme vermoulu des vieilleries que l’on trouve dans certains cimetières.
Comment m’habillerai-je dans mon cercueil ?
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